Cacao Talk, rubrique interviews de personnalités inspirantes sur Cacao Media

Apili Bandit — Tattoo-thérapeute, peintre et créatrice de bijoux « Je souhaite créer entre mes mains une safe place pour toutes les femmes »

Apili Bandit est une tatoueuse et artiste aux multiples visages. S’exprimant à travers la peinture, le tatouage et la création de bijoux, la jeune femme explore son admiration pour les femmes noires et la culture afro-caribéenne. Elle nous parle dans ce Cacao Talk de ses passions et nous invite dans son univers haut en couleurs.

Ïmea déesse du renouveau
Ïmėa déesse du renouveau – Apili Bandit

Cacao Media⎢Bonjour Apili Bandit, peux-tu te présenter ?

Apili Bandit | Je suis Apili Bandit, j’ai bientôt 30 ans. Je suis tatoueuse, créatrice de bijoux et peintre, depuis peu.

Cacao Media⎢Tu évolues publiquement sous le pseudo @apili.bandit, d’où vient ce nom ?

Apili Bandit | C’est tout d’abord Apili, parce qu’en créole de Guinée Bissau ça signifie «la femme aux multiples visages», ce qui me correspond de manière physique et artistique. Je suis quelqu’un qui adore changer de tête, des locks au crâne rasé en passant par toutes les couleurs possibles.

Artistiquement parlant, j’ai de multiples facettes : je peins, je crée des bijoux et des vêtements et je tatoue. Je touche à tout.

Bandit, je le tiens de mon caractère et de ma manière de travailler. Je viens, je fais ce que j’ai à faire et je repars sans un mot. 

Portrait de l'artiste
Crédits : planque142

Cacao Media⎢Comment es-tu devenue tatoueuse ? Est-ce par là que tu es entrée dans le monde artistique ?

Apili Bandit | Si je remonte dans le temps, on peut dire que je suis entrée dans le milieu de l’art avec la coiffure, lorsque j’étais plus jeune. J’ai aussi pratiqué la musique, je chantais, et je pense que c’est là que tout a débuté. J’ai ensuite fait pas mal de shootings et de vidéos, et j’ai même été photographiée pour la pochette d’album de Luiji «Tristesse Business : saison 1»

Le tatouage est venu un peu plus tard, parce que j’aimais le dessin, mais j’avoue que je ne savais pas par où commencer parce que dans ce monde-là, il y a pas mal de misogynie, et les tatoueurs acceptent rarement d’aider les tatoueuses à se lancer. Ça m’a surprise, mais j’ai pris ça comme un encouragement à me lancer.

La première machine que j’ai eu entre les mains, c’était celle de ma meilleure amie le jour de mes 27 ans, juste avant d’aller en soirée. J’avais des petits dessins déjà faits et je les ai tatoués à mes amies, c’est comme ça que tout a commencé.

J’ai tout de suite su que c’était fait pour moi. À l’époque j’étais barmaid et je venais d’avoir un petit garçon, je savais que j’allais devoir changer de voie, tout en restant dans la création. Le tatouage m’a permis d’avoir une sécurité financière tout en m’amusant professionnellement.

Cacao Media⎢Tu te décris comme tattoo-thérapeute, tu «soignes les blessures de l’âme avec de l’encre», qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

Apili Bandit | Le tatouage c’est avant tout une thérapie pour moi. Depuis mon premier tatouage à 18 ans, chaque tatouage est une façon pour moi de guérir mes propres blessures. C’est sûrement pour ça que j’ai une centaine de tatouages sur le corps. Ils racontent mon histoire, et j’avais ce besoin de dire au monde qui je suis, mais sans passer par les mots.

Je me dis que d’autres personnes aussi entretiennent ce lien avec le tatouage, je le vois avec mes clients, c’est pour ça que je tatoue d’ailleurs.

Isis, déesse de l'espoir
Crédits : Apili Bandit

Cacao Media⎢Pourquoi ressens-tu ce besoin d’aider les gens par le tatouage ?

Apili Bandit | Je pense que ça vient de mon côté très empathique. J’aurais aimé travailler dans le social, mais je sais que ma sensibilité ne me l’aurait pas permis.

Alors j’apporte ma contribution autrement, en créant des liens solides avec les personnes que je tatoue, et en les mettant à l’aise. 

Cacao Media⎢Il semble que tes dessins représentent souvent des personnes noires, pourquoi ce choix ?

Apili Bandit | Ils représentent souvent des femmes noires parce que c’est en partie pour elles que je fais ce métier. Elles sont ma cible et me le rendent bien parce que je reçois une majorité de femmes noires dans mon salon.

En tant qu’artiste, ma démarche de création a quelque chose de narcissique et je m’inspire de ce qui me touche et me ressemble, comme ma mère, ma sœur, et les femmes noires de façon plus générale. 

Mais ça ne signifie pas que je ne tatoue que des femmes noires, je tatoue des femmes de toutes couleurs et ethnies, et c’est quelque chose qui me tient à cœur. Il est plus rare que je tatoue des hommes, car je préfère mettre les femmes en valeur. Je me sens profondément attachée à la cause des femmes, et je pense qu’on devrait prendre bien plus soin d’elles. 

J’appelle les femmes que je dessine mes déesses. Pas pour leur esthétique mais pour ce qu’elles représentent. L’amour, la guerre, la passion …. Elles ont toutes une signification.

Réinterprétation de Frida Kahlo
Crédits : Apili Bandit

Cacao Media⎢Que souhaites-tu dire aux personnes qui ont peur de se faire tatouer car elles craignent de ne plus assumer ces ornements en vieillissant ?

Apili Bandit | La première chose que j’ai envie de leur dire, c’est qu’on finira tous par vieillir, et que c’est normal.

La seconde chose, c’est que quand on est vieux ou vieille, on est tou·te·s fripé·e·s et ridé·es, mais au moins les personnes tatouées auront porté leurs tatouages une partie de leur vie, et auront bien vécu.

Et je pense qu’honnêtement, lorsqu’on est âgé·e, on a d’autres choses à faire que de penser au tatouage qu’on s’est fait il y a trente ans. Je leur conseille de vivre dans le moment présent, d’être sûr·e·s de leur démarche, parce qu’il faut que ça soit réfléchi, surtout quand c’est des tatouages sur le visage ou des endroits très voyants.

Mais je pense que si l’envie de se faire tatouer se présente, il ne faut pas hésiter à sauter le pas. L’important, c’est de toquer à plusieurs portes et d’échanger pour trouver le tatoueur ou la tatoueuse qui nous convient. 

J’ai une clientèle assez jeune, mais il m’arrive régulièrement de tatouer des personnes plus âgées. Le feeling passe très bien avec elles également, et j’apprécie de pouvoir initier certaines personnes.

L’art est intemporel, avec mes œuvres, et surtout mes tableaux, je peux toucher un enfant de 8 ans, comme une personne de 77 ans.

Cacao Media⎢Effectivement, tu n’es pas seulement tatoueuse, tu crées également des bijoux et des tableaux. D’où te vient cette inspiration ?

Apili Bandit | Je ne travaille pas tous les jours. C’est quelque chose que je n’arrive pas à faire. J’emmagasine beaucoup d’informations, d’idées, et une fois que je sais où je veux aller, je me lance.

Tout est potentiellement source d’inspiration pour moi. Une couleur, une matière, ou une coupe de cheveux peuvent m’inspirer des peintures ou des bijoux. Je m’inspire de tout et de tout le monde, d’artistes et de personnes lambda. 

Je jongle assez bien entre toutes ces activités parce qu’elles sont complémentaires. Le tatouage seul ne me satisfait pas à 100%. Par goût personnel, je ne tatoue qu’en noir et rouge, sans ombrages et je travaille uniquement avec l’épaisseur des lignes. Tandis que sur mes toiles, j’aime utiliser des couleurs vibrantes, et me laisser plus de liberté. Ça me permet aussi de proposer aux gens qui aiment mon travail mais qui ne souhaitent pas se faire tatouer de pouvoir l’admirer quand même. 

Une fois que j’ai commencé les tableaux, j’ai vu que je pouvais travailler la matière. C’est comme ça que j’ai commencé à fabriquer des bijoux. J’ai toujours été inspirée par la mode, et il n’est pas rare que je voie des vêtements et que je me dise que j’aurais aimé les porter en bijou. 

Portrait de l'artiste
Crédits : Apili Bandit

Cacao Media⎢Tu sembles être quelqu’un de très spirituel, utilises-tu cet aspect de ta personnalité dans tes œuvres ?

Apili Bandit | C’est vrai, je suis plutôt spirituelle. J’aime m’intéresser au symbolisme des choses.

Les coiffures des femmes noires, par exemple. Elles symbolisent énormément de choses. Dans leurs tresses, elles cachaient de la nourriture pour ne pas mourir de faim lorsqu’elles prenaient la décision de fuir les plantations. Dans les tracés de leurs coiffures, elles dissimulaient des plans pour ne pas se perdre lors du marronnage.

C’est donc important pour moi de symboliser tout ça dans les coiffures de mes déesses. La chevelure a son importance dans mes créations, que ce soit le crâne rasé, ou les coiffures afro. 

Cacao Media⎢Quelle est l’œuvre dont tu es le plus fière, et pour quelle raison ?

Apili Bandit | Je crois que c’est un de mes premiers tatouages, et l’une des plus grosses pièces que j’ai pu faire. Je commençais tout juste le tatouage et un client m’a demandé de lui tatouer le torse entier. Il voulait une reproduction du tableau La Grande Vague de Kanagawa d’Hokusai. Ça m’a pris cinq heures. J’étais vraiment fière du résultat, et j’ai aimé l’expérience parce qu’on a vraiment noué une relation de confiance. 

Tatouage sur un client de la Grand Vague de Kanagawa
Crédits : Apili Bandit

Cacao Media⎢Quel conseil peux-tu donner aux jeunes qui souhaitent se lancer dans une carrière artistique ?

Apili Bandit | Faites-le. Réfléchissez-y un peu, et lancez-vous. Mieux vaut faire et regretter, que de se censurer et se dire «et si». Confrontez-vous à vos envies, et assumez-en les conséquences, qu’elles soient positives ou négatives. Il suffit d’acheter du matériel, d’essayer, d’échouer et de recommencer jusqu’à ce que ça soit positif.

Cacao Media⎢Peux-tu partager avec nous un endroit, une personne et une citation qui t’inspirent ?

Apili Bandit | Si je devais choisir un endroit, je dirais la mer et plus largement l’eau. Je trouve son mouvement intéressant, très fort et à l’opposé de mon caractère. Ça me plaît. Je suis taureau, j’ai un fort caractère, je suis dure et têtue, tout l’inverse du courant de l’eau. On dit parfois qu’il faut laisser les problèmes glisser sur nous comme de l’eau, être plus zen. Ça m’inspire, c’est apaisant. 

Pour la personne qui m’inspire, je vais en donner deux. Mon compagnon et mon fils. Mon compagnon est tout l’inverse de moi, c’est ma moitié complémentaire. J’aime son calme. Il est exceptionnel, vraiment. Il me laisse m’épanouir et m’y pousse même. Et mon fils parce qu’il est génial, spontané, incroyablement intelligent, et qu’il me rattache aux choses simples. 

J’aime beaucoup de citations, mais si je dois en choisir une c’est : «Une excellente manière de te défendre d’eux, c’est de ne pas leur ressembler». Ça reflète en grande partie ma manière de voir l’art et de le retranscrire.

Cacao Media⎢Qu’est-ce qui te fait feel good toi, Apili Bandit, et qu’est-ce qu’on peut te souhaiter de bon pour la suite ?

Apili Bandit | Sans hésiter, le soleil ! Dès qu’il fait beau, je me sens bien. J’adore les jus, tout ce qui est sucré, ça me plaît. Du soleil et un jus et je suis heureuse. 

Et on peut me souhaiter d’avoir de l’inspiration, la santé, la prospérité dans l’art, d’exposer dans une galerie en 2021, de beaux projets et de soigner encore beaucoup d’âmes grâce à l’encre. 

Louise Beda Akichi

N’hésitez pas à retrouver Apili Bandit sur sa page Instagram @apili.bandit, et dans son salon Ruthless Tattoo Paris

Par souci d’inclusivité nous utilisons le pronom iels prenant en compte tous les genres.