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Emmanuelle @Flech.kann — Créatrice de Mode « Flech Kann est un hymne au self-love »

Emmanuelle Jean-Louis est une jeune créatrice de mode, à l’origine du projet Flech Kann. Une page instagram où elle publie ses créations mais également éduque ses followers sur l’histoire et la culture de son île, la Martinique. Cette semaine dans Cacao Talk, elle nous parle de son amour pour la mode et pour son identité Caribéenne.

Emmanuelle Flech Kann, Créatrice de mode
Logo de Flech Kann
Crédit : Flech Kann

Cacao Media⎢Bonjour Emmanuelle, peux-tu te présenter ?

Emmanuelle⎢Je m’appelle Emmanuelle, j’ai 23 ans, je viens de Martinique. Je suis aussi étudiante en mode, je fais un BTS métiers de la mode et du vêtement. Cette année, j’ai lancée une page Instagram qui s’appelle Flech kann où je montre un petit peu mes créations, mon univers.

Cacao Media⎢Peux-tu nous raconter l’histoire de ta page @Flech.Kann ?

Emmanuelle⎢Il faut savoir que la mode n’a pas toujours été une passion chez moi. C’est vraiment en arrivant à Paris que j’ai découvert les fripes, style parisien et je me suis dit qu’il y avait un moyen de faire quelque chose.

À cette époque, j’étais amie avec quelqu’un qui m’a dit un jour alors que j’avais fait un custom sur un t-shirt, qu’il y avait un concept derrière. Je me suis d’abord lancé dans une collaboration qui n’a pas franchement fonctionné puis je me suis dit que j’allais faire mon truc de mon côté et c’est comme ça que naquit l’idée de Flech kann.

Pour trouver le nom, je me suis simplement rendue dans un dictionnaire créole/ français. Je voulais absolument que le nom soit un mot en créole, car le nom d’une marque la définit dans le sens où on sent dans quel type d’univers on arrive. Je suis tombée sur Flech Kann qui signifie fleurs de canne à sucre cage. J’adore le sucre de canne et je le revendique et surtout que comme je l’ai dit sur mon compte il n’y a qu’une seule fleur par canne à sucre et j’aimais bien ce côté qui fait que chaque fleur est unique.

Au début, la page est restée des mois sans contenu puis est venu le temps du confinement. J’ai senti que la vie me disait Emmanuelle, il te manquait du temps donc en voilà, que vas-tu en faire ? Je ne pouvais pas me dégonfler et j’ai posté ma première création. Je me suis dit, c’est le moment et j’étais soutenue par mes ami.e.s qui me poussaient vraiment. J’irais même jusqu’à dire que c’était du harcèlement et du coup, j’ai fini par lâcher le premier poste. Je me suis dit qu’il ne fallait pas avoir beaucoup d’attentes, car j’avais fait de mon mieux.

"Ansanm Madras Red Set" réalisation Flech Kann
« Ansanm Madras Red Set »
Crédit : Flech Kann

Cacao Media⎢Quel a été ce fameux premier post ?

Emmanuelle⎢Le premier poste était une chemise à manches courtes, un pantalon et un haut en triangle en madras orange magnifique, avec en plus des petits boutons en forme des îles des petites Antilles. Les gens ont vraiment accroché et je pense qu’ils ont vraiment aimé le côté antillais de la chose qui a fait qu’ils se sont reconnus. Ce post annonçait la fin des vêtements en Madras moches. 

Je dirais que notre génération a vraiment ce besoin de reconnaître leur identité et leur culture. C’est aussi pourquoi je fais ce que je fais. Cependant, je ne voulais pas non plus me limiter à ça, c’est donc la raison pour laquelle mon deuxième poste était une tenue qui n’était pas en madras. 

Je tiens à préciser aussi qu’ avant de poster avec du Madras j’ai fait des recherches sur le tissu. Je voulais être sûre qu’il n’avait pas une quelconque connotation raciste ou un rapport avec les esclavagistes comme par exemple le drapeau quatre serpents… D’ailleurs retirez ça de vos réseaux.

Cacao Media⎢Dans la bio du compte il y a la phrase “Lokal kon moso si kan ka benyen adan an bel ti punch” (local comme un morceau de sucre de canne qui trempe dans un beau ti-punch). Pourquoi portes-tu une si grande importance au local ?

Emmanuelle⎢Déjà concernant le madras je trouve que c’est un tissu extrêmement beau. Avant même d’aimer être antillaise, je trouve que le madras est un tissu magnifique et pratique. Aussi j’ADORE être antillaise, sur ma trousse et sur mon sac d’école il y a marqué Martinique. J’aime revendiquer le fait que je sois martiniquaise. 

Il y a quelque chose de magique aux Antilles et les gens méritent de voir ça. Quand je suis arrivée en France hexagonale et que j’ai vu dans quelle atmosphère les enfants les jeunes grandissent ici, ce qu’ils n’expérimentent pas, je me suis dit que la vie est belle en Martinique. Les gens ont besoin de voir qu’ils ne peuvent pas passer à côté d’un tel trésor.

Mais d’un autre côté au-delà des autres, il y avait aussi nous. Je suis consciente qu’une grande partie des Antillais.e.s ne connaissent pas leur histoire, ne connaissent pas leur culture. On ne nous l’apprend pas et c’est aussi très compliqué de faire des recherches. Quand je fais des recherches pour les postes j’aimerais être en Martinique et pouvoir aller dans les bibliothèques, parce que sur Internet c’est surtout des blogs ou des sources avec un point de vue extérieur. Il est assez compliqué de trouver des informations justes ou qui se rapprochent au plus de la vérité.

C’est donc l’une des missions que j’ai donné à Flech kan’. Je veux éduquer les Martiniquais.e.s sur eux-mêmes, tout cela en passant par les vêtements. L’éducation c’est le fondement de tout et on peut faire beaucoup de choses avec une bonne éducation.

Première Collection nommée « Ben Démaré »
Crédit : Flech Kann

Cacao Media⎢Parfois, le local est associé à du vintage, parfois même considéré comme vieux jeu. Comment réussis-tu à allier local et modernité ?

Emmanuelle⎢J’adore la mode à Paris plus particulièrement les coupes. Le madras est un tissu, donc j’ai fusionné les deux, les coupes tendance et un Madras local. Je me suis dit arrêtons les froufrous, arrêtons les dentelles, ce n’est pas à la mode.

C’est pour ça que j’ai réellement fait des études de mode pour pouvoir voir comment je pouvais améliorer le design. J’aurais pu le faire en autodidacte, mais je savais qu’il me fallait une certaine technicité et je l’ai eue à l’école. C’est vraiment là que j’ai appris à fusionner deux univers pour en faire quelque chose de bon.

Cacao Media⎢Entre la pensée et la réalisation il peut y avoir un monde : quel est ton processus de création ?

Emmanuelle⎢Tous les vêtements que je fais sont des vêtements que je porterais. Quand je crée je fais des choses que j’ai envie d’avoir. Par exemple je vais voir un T-shirt et me dire ah mais s’il était pareil juste avec ce petit détail, ce serait parfait, ben je vais le faire. Il y a l’envie d’amélioration et aussi juste l’envie d’avoir ce que j’ai dans la tête. C’est bien d’avoir une idée mais c’est mieux quand tu l’as réalisée et que le désir a été comblé. Une fois fait, on peut passer à autre chose et évoluer.

Cacao Media⎢Dans quel aspect de ta passion t’épanouis tu le plus ?

Emmanuelle⎢J’aime bien concevoir dans ma tête. Mais ce que j’aime vraiment c’est être derrière la machine. À ce moment-là, toute ton attention doit être sur une seule chose, je ne peux plus m’éparpiller à droite à gauche, rien ne peut capter mon attention et c’est divin. Le temps passe à une vitesse ! Quand la couture est propre, oh la la le sentiment de satisfaction qui va avec… C’est du bonheur facile et c’est ça qui me plaît.

« Blè kon lanmè Bèj kon sab »
Crédit : Flech Kann

Cacao Media⎢Quelles sont les compétences nécessaires pour devenir un.e créateur.ice de mode à succès dans le sens d'un.e créateur.ice qui est satisfait.e de son travail ?

Emmanuelle⎢Pour être satisfait.e de ce qu’on produit déjà il faut ranger son ego au placard. Par contre, il faut avoir une dignité, il faut se battre pour ses idées. Il faut défendre ce que l’on aime, ce que l’on soutient. Il faut être à l’écoute des autres, pas seulement des critiques, mais aussi des besoins.

Beaucoup de personnes ont du mal à entendre ne serait-ce que la critique, alors que parfois les personnes qui ne sont même pas dans le milieu de la mode ont de superbes idées. Les gens ont du mal à donner de la reconnaissance pourtant ce n’est pas grand-chose.

Donc je dirais être reconnaissant.e, être motivé.e et avoir une raison de faire ce qu’on fait. Si tu te lances dans la mode juste pour faire du chiffre, juste pour dire « j’ai une marque », les gens ne vont pas accrocher à ton travail.

Les gens ont besoin d’un but commun, d’une pensée, d’une idée à laquelle iels s’accrochent, qu’iels sentent qu’iels vont rejoindre une communauté, car on se reconnaîtra tou.te.s dans cette même idée.

« Kristine »
Crédit : Flech Kann

Cacao Media⎢Être créateur.ice peut avoir un lourd impact sur sa santé mentale. Comment trouves-tu ton équilibre ?

Emmanuelle⎢Il y a quelques années, quelqu’un m’a dit que la souffrance est mère de beauté et c’est bien vrai, car la plupart des artistes souffrent. Mais avec le temps et avec une rédemption que j’ai fait envers moi-même et envers les autres, j’ai aussi compris que la beauté et la joie étaient mères de beauté.

Il suffit juste d’être honnête. Si vous n’êtes pas honnête avec les autres, ce n’est pas un souci, on a tous un.e petit.e menteur.euse à l’intérieur de nous. Le plus important, c’est d’être honnête avec soi-même. Quand ça ne va pas, je suis honnête avec moi-même. Je ne fais pas partie de ces artistes qui s’inspirent de la souffrance.

Je ne veux pas m’inspirer de la souffrance parce qu’il y a quatre ans j’ai passé quelques jours en hôpital psychiatrique. Tout a commencé quand je suis partie de la Martinique. C’était tout ce que je connaissais, tout ce que j’aimais. Là j’arrive en France hexagonale, il fait froid et il n’y a pas toutes les couleurs avec lesquelles j’ai toujours vécu jusqu’à présent. J’adore tout ce qui est acidulé, tout ce qui est lumineux, ensoleillé et coloré. C’est tout ce que la Martinique me donnait, j’étais sous acide. Paris s’est avérée être ma maison de désintox. J’ai commencé à sombrer petit à petit et je me suis retrouvée deux ans plus tard dans cet hôpital. 

Je m’y suis rendue moi-même. C’est en allant voir mon médecin traitant que je lui ai dit que je n’allais pas bien et que j’avais besoin d’aide. Je suis allée demander cette aide et je pense que maintenant la vie me le rend bien. 

« Tu es libre de montrer qui tu veux être et d'être qui tu veux »

Emmanuelle Jean-Louis

Emmanuelle⎢Pendant ces 10 jours, j’ai vu toutes sortes de personnes et c’est là que j’ai réalisé la pluralité du monde dans lequel on vit. Avec chaque histoire que j’entendais je me disais mais où est le bonheur ? Je me suis posée un tas de questions et au final j’en suis arrivé à plusieurs règles de vie que je m’oblige à m’appliquer. 

Ça m’a appris la modestie, la reconnaissance envers la vie et envers mes parents. J’ai également appris la règle la plus importante : personne ne va me sauver et je n’ai pas à en vouloir à qui que ce soit car il faut qu’on se sauve nous-mêmes. 

Sauf que pour se sauver soi-même il faut apprendre à se connaître et admettre qui on est. Il faut passer du temps avec soi-même pour se poser les bonnes questions. Il faut prendre en considération ce que l’on nous dit et avoir assez recul pour réaliser que les gens ne te connaîtront jamais au point où toi tu te connais. Tu es libre de montrer qui tu veux être et d’être qui tu veux.

 Maintenant je fais la différence entre Emmanuelle et Flech’ Kann. Quand on critique Flech kann on ne critique pas Emmanuelle. Ça me permet de protéger ma santé mentale. C’est vraiment très important à mes yeux. J’ai failli me perdre une fois et je ne me perdrai pas deux fois.

Brodure inspirée du Cap 110, mémorial consacré à l’esclavage érigé à l’Anse Caffard au Dimant, Martinique.
Crédit : Flech Kann

Cacao Media⎢Quelle est ta définition de la mode ?

Emmanuelle⎢En scrollant sur Instagram, j’ai vu un post qui expliquait la différence entre avoir du Drip, avoir du style et être fashion. Avoir du drip c’est mettre de la marque sûr soit. Il n’y a pas de volonté d’esthétisme. Avoir du style c’est être dans la tendance, voir ce qui est à la mode. Être fashion c’est cette volonté de vouloir ressembler à une œuvre d’art. Pour moi les trois catégories sont la mode avec un grand M. 

La mode c’est quand on se sent bien dans ses vêtements quand on se trouve beau. Quand l’extérieur nous plaît on aura peut-être plus de temps pour travailler ce qu’il y a à l’intérieur. Je défends le fait d’exprimer à l’extérieur ce que l’on ressent à l’intérieur. La façon dont on s’habille est un langage, ça décrit quelque chose de nous qu’on le veuille ou non. 

Très souvent je tombe sur des gens qui ont un style vestimentaire qui ne colle pas avec qui ils sont à l’intérieur. En discutant avec elleux, je constate que c’est parce qu’iels sont sur la retenue.

C’est ça aussi Flech kann, c’est permettre aux gens d’être à l’aise dans leurs vêtements, de se sentir beau/belle , de se sentir fier de soi-même. Quand on est fier.e de soi il y a moins d’ego.

Cacao Media⎢Peux- tu nous décrire ton univers sur Flech Kann ?

Emmanuelle⎢Flech kann est une page Instagram peut-être un jour un site Web où j’expose mes créations toujours dans un univers qui mélange du Streetwear parisien, du Streetwear japonais, un tout petit peu du Streetwear coréen, mais toujours dans un esprit Martiniquais. Flech kann c’est un compte très acide, un compte good vibes, qui se veut satisfaisant pour l’œil. 

Je pense que c’est un projet narcissique, car ce sont des facettes de moi qui font qui je suis et que je trouve absolument géniales. Je suis une femme c’est génial, je suis noire c’est génial, je suis martiniquaise c’est génial, je suis queer c’est génial et je suis drôle et c’est génial ! Flech kann est un hymne au self-love. 

Dans la vie tout le monde ne peut pas être meneur.se. Certaines personnes ont juste besoin qu’on leur indique le chemin, non pas qu’on leur tiennent la main, mais juste que l’on leur donne un point départ où iels ne se sentent pas seul.e.s. Tu es une personne qui a juste besoin de motivation, d’un.e coach ? À ça je te dis ne t’inquiète pas Flech kann est là !

Emmanuelle Flech Kann, Créatrice de mode
Crédit : Flech Kann

Cacao Media⎢Peux-tu partager avec nous un endroit, une personne et une citation qui t'inspirent ?

Emmanuelle⎢Un endroit qui m’inspire c’est la plage du CLS aka la plage de la place de schoelcher. C’est la plage qui était en bas de chez moi quand j’habitais en Martinique. Même si ce n’est qu’une plage je lui dois beaucoup. 

Pour la personne je dirais mon père parce que je me reconnais beaucoup en lui. C’est un gars génial, il est drôle, il est charismatique, c’est mon papa quoi !

C’est plutôt une citation que je dis tout le temps : chacun porte sa croix. Que ce soit dit de façon péjorative ou au contraire de façon positive en mode ne t’inquiète pas, je comprends ce que tu endures. Chacun porte sa croix, chacun ses problèmes.

Cacao Media⎢Qu’est-ce qui te fait “feel good” toi Emmanuelle ?

Emmanuelle⎢Ah j’ai même une situation bien précise ! Demain soir c’est les vacances, ça veut dire que samedi je n’aurais RIEN à faire. Je vais me poser devant ma petite télé, je vais regarder ma petite série que je gardais au chaud. Je vais mettre mon petit radiateur et boire du coca. Et aussi enlever le masque !! Être en vacances et avoir du temps pour Flech Kann

Cacao Media⎢Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter de bon pour la suite ?

Emmanuelle⎢ À Emmanuelle, on va lui souhaiter de continuer à prendre soin de sa santé mentale, de continuer à prendre soin de ses proches et d’elle-même de trouver du travail. Flech kann on va lui souhaiter de prospérer et peut-être d’avoir des propositions intéressantes et des client.e.s aussi. 

D’ailleurs comme je l’ai dit souvent, j’ai juste une tête de chien méchant mais je suis très gentille.Il suffit juste de m’envoyer un message et je prends les commandes !

Léonie Vignocan

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Par souci d’inclusivité nous utilisons le pronom iels prenant en compte tous les genres.

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