Cacao Talk, rubrique interviews de personnalités inspirantes sur Cacao Media

Fatma Torkhani — Fondatrice du média Arabia Vox « l’arabité ce sont des expériences culturelles et des vécus communs. »

Fatma Torkhani est une journaliste indépendante, fondatrice du média Arabia Vox. Au travers de cet espace d’expression, elle questionne l’arabité et ses identités. Découvre dans ce Cacao Talk, Fatma et son média qui présente mille et une voix !

Logo Arabia Vox
Logo d’Arabia Vox

Cacao Media⎢Bonjour Fatma, peux-tu te présenter ?

Fatma⎢Je suis Fatma Torkhani. Je suis journaliste indépendante et fondatrice du média Arabia vox qui met en lumière et crée du contenu autour du monde Arabe et de sa diaspora.

Cacao Media⎢Quand as-tu lancé Arabia Vox et comment t’es venue l’idée de créer un podcast ?

Fatma⎢Créer ma propre plateforme et mon propre média est une idée que j’ai dans la tête depuis vraiment des années. Lorsque j’étais petite, je me disais toujours, “un jour, j’aurai un magazine et je serai rédactrice en chef”.

Je pense que j’ai eu un déclic lorsque j’étais à la fac. Il faut savoir que je suis né en Tunisie. Je suis arrivé en France quand j’avais huit ans. J’ai par la suite grandi en banlieue parisienne dans le 93.

Quand j’ai commencé à faire mes études supérieures, j’ai été confronté à des milieux sociaux et des sphères beaucoup plus privilégiés. Je me suis alors retrouvée dans d’autres configurations et c’est à partir de là que la question de mon positionnement dans ces environnements a émergé. 

J’ai effectué des études de sciences humaines et d’histoire et ce ne sont pas des filières où il y a énormément de personnes racisées. Je me surprenais à vouloir rentrer dans un moule et ne pas vouloir forcément me montrer telle que je suis, par peur d’être stigmatisée. 

C’est lors de mon Master que je me suis dit que j’aimerais bien aussi pouvoir aborder les choses sans pour autant me prendre la tête.

Quand tu es enfant d’immigré.e.s,  tu es un peu partagé.e entre le côté très nostalgique de tes parents et le côté exotique et orientaliste que la société va te renvoyer.

Fatma Torkani - Créatrice d'Arabia Vox

Fatma⎢Pendant la rédaction de mon mémoire je me suis donc dit que ce serait bien d’avoir une plateforme où l’on puisse se reconnaître et discuter de cet “entre deux” et de nos différentes identités.

J’ai été inspiré par le documentaire d’Amandine Gay “Ouvrir la voix”. Voir une femme racisée, prendre en main son histoire et faire des choses pour elle et pour sa communauté m’a frappé. 

L’association féministe et musulmane Lallab m’a également beaucoup inspiré. À ce moment-là, il y avait énormément d’initiatives et d’espaces de paroles qui se mettaient en place. Je me suis donc dit que j’aimerais bien apporter ma pierre à l’édifice.

Étant une grande passionnée de podcast, je me suis lancée à la rentrée dernière, en faisant des entretiens avec des personnes qui sont sur les réseaux avec des projets passionnants.

Cacao Media⎢Pourquoi est-il si important en 2020 en France d’avoir un média mettant en valeur les voix uniques et inspirantes du monde Arabe et de sa diaspora ?

Fatma⎢C’est quelque chose d’important, que ce soit pour les personnes qui s’identifient en tant qu’Arabes ou en tant que berbères ou encore en tant que nord-africain.e.s ou autre. Ce sont des voix de minorités que l’on entend peu. 

Je travaille sur Arabia Vox avec la journaliste Donia Ismail et nous avons toutes les deux fait un constat : lorsque l’on nous fait parler dans les médias, c’est toujours lorsqu’il s’est passé quelque chose avec un enjeu. Il peut s’agir d’un enjeu géopolitique ou encore parce qu’il y a eu un attentat. J’aimerais bien que l’on entende nos voix en dehors de ces prismes, car ils laissent trop peu de place aux individualités. 

Par exemple, lorsque l’on parle d’enfants d’immigré.e.s, c’est toujours à travers le prisme de la modernité, de la tradition, des banlieues, de l’islam, de la radicalisation, etc. Il faut rappeler que nous ne sommes pas juste là pour être des faits divers ou pour être dans des sujets sensationnels. Nous sommes juste des êtres humains comme les autres.

Cacao Media⎢Tu es également journaliste,
as-tu toujours eu une volonté de faire du journalisme engagé ?

Fatma⎢Je ne me positionne pas forcément. Je me suis dirigée naturellement vers des sujets qui m’intéressaient et il s’avère que ce sont des sujets ou des thématiques que l’on va catégoriser comme “engagés”.

Quand j’ai commencé à travailler en tant que journaliste, j’écrivais sur les quartiers populaires, les banlieues. Je faisais beaucoup de sujets sur la culture et ensuite sur les identités. 

Mon journalisme est engagé dans le sens où je ne me cache pas derrière une prétendue objectivité. À partir du moment où tu es journaliste, tu vas faire un travail qui est d’aller questionner plusieurs sources, de confronter des personnes qui ne sont pas forcément d’accord et d’enquêter. 

Je trouve que l’on parle beaucoup de journalisme engagé, à nous les femmes mais surtout à nous les femmes racisées. Quand tu es un.e journaliste Blanc.he qui couvre les violences policières, tu es félicité.e pour ton travail.

Quand tu es un.e Arabe ou un.e noir.e et que tu vas couvrir ce même sujet, là tout d’un coup tu deviens engagé.e voire militant.e. Sachant que “militant”est un peu un mot pour faire peur et pour t’enlever ta légitimité. 

Ce n’est pas que je ne me considère pas comme engagée. Je ne vois pas ce mot comme étant péjoratif. Cependant, je considère que j’ai une méthodologie qui fait que je vais interroger plusieurs personnes sur un même sujet donc à partir de ce moment-là je ne prends pas parti. 

Si ces sujets-là sont vus comme étant engagés, il faut se questionner sur comment ils sont traités dans d’autres médias. Ce sont des sujets et thématiques comme les autres. Et surtout, ce n’est pas parce que tu es engagé.e que tu fais moins bien ton travail. Si on part de ce principe-là, tous les médias sont engagés.

Cacao Media⎢Quel est le plus grand défi que tu as à surmonter dans la gestion d’Arabia Vox?

Fatma⎢Il faut toujours se renouveler. Tu ne peux pas te dire ok, j’ai tous mes formats, je fais ça et c’est tout. Tu dois te réveiller et voir ce que tu peux faire de mieux, ce que tu peux faire de plus. Il faut aussi trouver des moyens afin de représenter et donner la parole à tout le monde.

C’est ce que j’ai ressenti dans certains médias pour lesquels j’ai travaillé. Les gens étaient dans leur petit cercle social. Il suffisait que des gens qui leur ressemblent leur disent que ce soit bien pour que ce soit assez.

Sur Arabia Vox, le plus gros défi est de parler à une plus grande communauté possible. On interroge l’arabité donc tu peux être arabe et berbère, arabe et noir.e, arabe et juif.ve. C’est cette diversité que l’on doit inclure avec Donia.

C’est un défi car dans l’opinion publique française, les Arabes sont tou.te.s musulman.e.s, alors que le terme englobe les habitants de plusieurs pays parlant une multitude de langues. 

Il y a également un défi plus technique, qui est de trouver un modèle économique, donc de trouver l’argent afin de structurer le média. Il s’agit d’avoir une colonne vertébrale sur laquelle on peut se reposer.

Cacao Media⎢Qui sont tes auditeur.ice.s ? Des personnes arabes cherchant de la représentation ? Des personnes racisées qui se questionnent sur l’arabité ?

Fatma⎢Lorsque j’ai lancé Arabia Vox, mes cibles dans un premier temps étaient un peu des personnes comme moi. Des personnes qui vivent entre plusieurs espaces. Iels vivent entre la culture de leurs parents lorsqu’iels rentrent au bled tous les étés, mais en même temps dans la culture du pays dans lequel iels vivent au quotidien mais aussi à travers les voyages qu’iels peuvent effectuer grâce à leurs privilèges. Cela fait qu’iels se questionnent différemment par rapport à leurs identités. 

Donc je me suis dit que je voulais parler à une jeune génération cosmopolite et mondialisée. Une génération qui a fait toute sa vie en France, qui se positionne sur son héritage et qui se trouve à l’intersection de plusieurs choses. 

De ce que l’on a pu observer, nous avons une cible qui est majoritairement francophone. Nous avons pas mal d’auditeurs en Belgique, en Suisse et en Afrique du Nord. 

Il y a pas mal de jeunes, des étudiants ou des personnes qui rentrent tout juste sur le marché du travail. Il y a beaucoup de transfuges de classes donc des personnes à l’intersection de plusieurs vécus et de plusieurs identités. Il s’agit également d’un public qui souhaite se déconstruire et qui est très engagé.

Cacao Media⎢Le documentaire d’Amandine Gay “Ouvrir la voix” t’a donné cette motivation afin de te détacher de cette peur d’être un stéréotype. Quel conseil aurais-tu pour un.e jeune qui essaye également d’effectuer ce travail de déconstruction ?

Fatma⎢Quand on vit dans des sociétés qui sont majoritairement blanches, quoi qu’il arrive nous serons toujours renvoyé.e.s à nos différences et notre altérité. 

J’ai déjà été dans des cercles avec des personnes très aisées, possédant un énorme capital culturel. J’ai eu beau tout gommer, au bout d’un moment je m’appelle Fatma et j’ai la tête que j’ai !

Autant embrasser et accepter notre altérité et nos différences. Je suis de plus en plus indulgente en me disant que nous ne sommes pas tous nés déconstruits et que cela prend le temps que ça prend pour que chacun.e puisse s’accepter et s’assumer. 

Il faut être fier.e.s de nos identités multiples et être à l’écoute de nos envies et nos besoins. Il faut aussi ne pas avoir peur d’aimer des choses qui sont complètement à l’opposé de notre culture.

Il est nécessaire d’être attentif.ve.s à la culture que nos parents et nos familles vont nous transmettre car nous ne sommes pas dans des sociétés qui valorisent les immigrés et leur héritage.

Fatma Torkani - Créatrice d'Arabia Vox

Cacao Media⎢Avec Arabia vox tu questionnes les audideur.ice.s sur les différentes expériences de l’arabité : quelle est la tienne ?

Fatma⎢Pour moi être Arabe ce n’est pas une ethnie en ce qui me concerne. Il n’y a pas qu’une seule définition. Si les personnes ne se sentent pas Arabes ce n’est pas grave. Ce n’est pas quelque chose que l’on doit placer au-dessus de tout. 

C’est une identité culturelle dans le sens où j’ai toujours eu des personnes de ma famille venant d’autres pays arabes. On ne parle pas le même dialecte mais on sait qu’on est tou.te.s lié.e.s par quelque chose et ça a été mes premières expériences de l’arabité. 

Il s’agit d’une identité culturelle commune. Par exemple, c’est le fait d’avoir des références musicales en commun en ou encore en matière de gastronomie. Mais on peut également avoir ses références en commun avec d’autres personnes Africaines ! Voilà l’arabité ce sont des expériences culturelles et des vécus communs.

Cacao Media⎢Quelle a été la plus jolie découverte depuis que tu as lancé Arabia Vox ?

Fatma⎢J’ai aimé réaliser toutes les interviews car tous les profils étaient assez différents. J’ai beaucoup aimé interviewer Ouafa Mameche qui est journaliste et éditrice. Je me reconnais beaucoup dans son parcours et elle me donne beaucoup de force. Quand je l’ai rencontrée je n’ai pas été déçue car elle est passionnée et très humble alors qu’elle a fait des choses géniales. 

Je dirais également Rima Hassan. Elle est née dans un camp de réfugiés palestinien.ne.s en Syrie et fait partie de la troisième génération née dans ce camp. 

Elle a fondé l’Observatoire des Camps de Réfugiés qui est une association qui fait des recherches afin de répertorier les camps de réfugiés avec plusieurs pôles dans le monde. Iels essaient d’alerter l’opinion publique sur les conditions des camps que ce soit en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud etc.

Son parcours et son histoire sont incroyables. Et ça a remis en question certains de nos privilèges. Ça a été vraiment une grosse claque et je crois que c’est vraiment mon épisode préféré.

Cacao Media⎢Pourquoi nos lecteur.ice.s devraient-iels s’abonner à Arabia Vox ?

Fatma⎢Parce qu’on y partage énormément de choses sur Arabia Vox !

Si vous voulez découvrir autre chose, voir d’autres parcours, entendre des histoires dans lesquelles vous pouvez-vous reconnaître Arabia vox est le bon endroit. Ce n’est pas un média qui est là pour faire de la promo, c’est un pas de côté de ce que peut être le journalisme traditionnel.

Arabia vox aussi c’est l’occasion de se questionner, s’éduquer et se déconstruire tou.te.s ensemble et c’est un aspect sur lequel on met un point d’honneur.

Cacao Media⎢Qu’est-ce qui te fait “feel good” toi Fatma ?

Fatma⎢C’est d’être loin des réseaux sociaux. Cet été, je me suis fait voler mon téléphone et du coup, j’avais un vieux téléphone obsolète et je me suis senti beaucoup mieux. Il faut se laisser du temps sans les applications, etc. Tu peux avoir l’impression de rater plein de choses, mais en réalité, on ne loupe rien du tout. Donc faire des cures digitales très régulières. 

Je fonctionne énormément avec les réseaux sociaux vu que c’est la plateforme principale d’Arabia vox ce qui fait que cela me stresse d’autant plus. Dans ce cas-là, je dépose mon téléphone pendant un week-end et je fais ma vie. C’est une des choses qui me fait du bien même si des fois, c’est dur vu qu’on est tou.te.s vraiment « accro ».

Cacao Media⎢Peux-tu partager avec nous un endroit, une personne et une citation qui t'inspirent ?

Fatma⎢Une personne, c’est très simple, car la personne qui m’inspire le plus est Freddie Mercury. C’est mon idole absolue, car c’est un génie. Je me reconnais beaucoup en lui.
Il est né à Zanzibar, il vient d’une famille indienne et perse et il est devenu l’un des plus grands rockers Anglais. Il a aussi vécu un exil quand il était petit de Zanzibar vers l’Angleterre.
C’était quelqu’un qui travaillait énormément, mais qui était également très discret. Il a su mettre toute son énergie dans ce qu’il aimait le plus, c’est-à-dire sa musique. C’est quelqu’un qui a toujours vécu pour lui et pour son art et ça, c’est quelque chose que j’admire énormément.

Un de mes endroits préférés du monde entier est une plage à Tunis qui s’appelle La Goulette. C’est l’une des rares plages où on peut encore aller parce qu’avec le tourisme quasi toutes les plages sont privatisées.
C’est aussi le premier port que l’on voyait quand on arrivait en bateau de Marseille. Je trouve que c’est une plage magique.
Franchement mon rêve, un jour, est de pouvoir m’acheter une maison là-bas et pouvoir m’y échapper quand j’en ai marre du monde. C’est un peu mon coin de paradis.

C’est une phrase qui vient du film “Le monde de Charlie” et qui dit “On reçoit l’amour qu’on croit mériter”. Je trouve que cette phrase est simple et concise mais très véridique. C’est quelque chose que je me dis très souvent dans mon rapport aux autres. Il est bon de se rappeler qu’il faut qu’on se donne de l’amour, car la façon dont les gens vont nous traiter reflète la façon dont on se traite nous-même. 

Cacao Media⎢Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter de bon pour la suite ?

Fatma⎢Que l’on continue sur cette lancée. Que l’on continue à fédérer et à échanger. Que Arabia Vox devienne aussi une activité plus régulière financièrement pour nous parce que c’est énormément de travail qui est pour l’instant non rémunéré. Que ça prenne plus d’ampleur pour que l’on puisse faire des choses plus grandes comme des conférences et des rencontres. Mais également établir un principe de transmission avec les autres personnes souhaitant faire des podcasts. 

Donc de continuer à produire, à rassembler le plus de monde possible et à transmettre le fait qu’on a tou.te.s des choses à  dire, que l’on doit les dire et que l’on va se donner les moyens pour les faire !

Léonie Vignocan

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