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Louis Feghlou @loulouparfois – Influenceur transgenre «Faire partie de la communauté LGBTQI+ quand on est noir·e est un sujet tabou»

Louis Feghlou est un jeune homme transgenre propriétaire du compte Instagram @loulouparfois. Cet espace lui permet de parler de son parcours en tant qu’homme noir trans, et d’éduquer sa communauté à la transidentité. Il raconte ce mois-ci à Cacao Media ce qui a motivé la création de ce compte, et dévoile la réalité de son quotidien. 

Portrait de Louis Feghlou
Crédits : @loulouparfois

Cacao Media⎢Bonjour Louis, peux-tu te présenter ?

Louis | Je m’appelle Louis Feghlou, j’ai 21 ans et j’habite à Paris depuis deux ans maintenant. Je viens de Moselle mais j’ai déménagé pour les études, et  pour pouvoir m’exprimer et m’épanouir, parce qu’en tant que personne LGBTQIA+, vivre dans un petit «patelin» c’est pas l’idéal.  Sinon, je suis étudiant, et j’utilise les réseaux sociaux, surtout Instagram pour parler de  mon identité, donc le fait que sois transgenre, mais aussi noir.

Cacao Media⎢Depuis 2019 tu crées du contenu éducatif sur Instagram à propos de la transidentité, et tu évoques des sujets tels que le coming-out, les relations amoureuses, la transition hormonale … qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Louis | J’ai commencé sur Twitter, j’avais une grosse communauté.  Mais c’est un réseau à double tranchant, on peut très vite tomber sur une communauté hostile et se prendre une vague de haine. Donc j’ai préféré supprimer mon compte. 

Après ça, j’ai basculé sur Instagram qui est, à mon sens, un réseau beaucoup plus safe.  J’ai commencé à faire de petites vidéos, je montrais mes injections de testostérone, et j’ai remarqué que ça aidait beaucoup de mecs trans, mais aussi des personnes cis qui ne connaissaient pas bien la transidentité.

Et du coup j’ai continué avec des contenus très généraux sur la transidentité, des questions que tout le monde se pose, et puis des sujets plus personnels aussi parfois. Mais je crois que j’ai vraiment commencé à avoir de la visibilité quand j’ai sorti ma vidéo sur les dix questions à ne pas poser aux personnes trans, et on m’a d’ailleurs appelé pour la refaire pour différents médias, comme Tapage par exemple. 

Cacao Media⎢ As-tu eu l’occasion d’avoir des retours de tes abonné·e·s par rapport à ce contenu ?

Louis | Ils me disent souvent que mes posts les ont aidé·e·s, soit par rapport à des questions qu’iels se posaient, soit par rapport à des peurs qu’iels pouvaient avoir.

Je dirais que ma communauté est composée à moitié de personnes trans et à moitié de personnes cis, mais iels ne me suivent souvent pas pour les mêmes raisons. Mes abonné·e·s trans cherchent plutôt des conseils sur la transition et les hormones, et les cis veulent plutôt du contenu éducatif sur la transitdentité.  

Je reçois très souvent des questions indiscrètes, et  ma façon d’y réagir a changé au fil du temps. Avant, j’étais dans une période de découverte de mon identité, maintenant je suis beaucoup plus dur. Je n’accepte plus les questions trop indiscrètes et parfois je bloque les gens quand c’est trop et que je n’ai pas la patience pour répondre calmement.

Portrait de Louis Feghlou
Crédits : @loulouparfois

Cacao Media⎢Comment envisages-tu le rôle d’éducateur que tu as endossé ? N’est-ce pas trop difficile à porter ?

Louis | Ça ne me dérange pas, dans une certaine mesure. Je pars du principe qu’aujourd’hui avec toutes les ressources et informations disponibles sur internet, certaines questions sont très culottées.

On dit toujours qu’il n’y a pas de questions bêtes, mais pour moi il y en a ! Quand des personnes viennent me demander ce que c’est qu’un homme ou une femme trans, je trouve que c’est vraiment pousser le bouchon !

Lorsque c’est des questions personnelles, je comprends totalement parce qu’on ne trouve pas la réponse sur internet. Mais dans certains cas, je pense que ça relève de la flemme. Les gens pensent que parce que je partage ma transition, je peux répondre à toutes leurs questions,  que je suis leur Google personnel. J’ai pas le temps pour ça, et ça me laisse moins de temps pour répondre aux questions importantes.

Cacao Media⎢Comment gères tu ton exposition et ta visibilité ? As-tu déjà été la cible de harcèlement par des personnes transphobes ?

Louis | Parfois je suis obligé de faire un tri et de répondre en priorité aux messages qui me paraissent les plus importants. Parfois aussi, je n’ai pas le moral et je ne réponds pas tout de suite aux messages, je dois d’abord deal avec mes propres émotions. Mais je finis toujours par répondre.

J’avoue que mon nombre d’abonné·e·s augmente et le fait de ne plus pouvoir répondre à tout le monde un jour m’inquiète un petit peu.

En ce qui concerne les critiques et messages de haine, sur Twitter, j’en ai reçu énormément et j’ai même reçu des incitations au suicide. Sur Instagram c’est très différent et je peux compter les messages de haine dans les commentaires ou en DM sur les doigts de mes mains.

Dans les cas où l’on est victime de haine sur les réseaux, la meilleure solution est de bloquer. On ne peut pas toujours discuter, et c’est pas toujours la bonne solution de toute façon face à des gens qui sont dans la haine. L’important c’est avant tout de se protéger.

Cacao Media⎢Comment décrirais-tu ton expérience dans la société en tant qu’homme trans noir ?

Louis | Elle est très complexe. Faire partie de la communauté LGBT quand on est noir·e c’est un sujet tabou. On grandit en entendant la fameuse phrase « chez nous il n’y a pas ça, c’est un truc de blanc·he·s », et c’est la même chose pour les maladies mentales d’ailleurs.

Souvent les personnes noires évoluent dans des familles croyantes, donc il y a aussi le rapport à la religion à prendre en compte. Il y a également le regard de la société qui nous fétichise, particulièrement quand on est noir·e, et puis pour les personnes trans ce regard là est encore plus compliqué.

Quand on est comme moi un homme trans noir, on passe du fait d’être perçu comme une femme noire, donc qui subit une grande sexualisation, à être un homme noir dangereux dont on se méfie. Les gens portent un nouveau regard sur nous, mais aussi la police, et ça c’est réciproque. Beaucoup de choses évoluent, et pas toujours dans le bon sens du terme. 

Portrait de Louis Feghlou
Crédits : @loulouparfois

Cacao Media⎢Tu exprimes ton ras-le-bol des différentes procédures auxquelles doivent se soumettre les personnes trans pour pouvoir faire leur transition, peux-tu expliquer de quoi il s’agit ?

Louis | Pour pouvoir prendre des hormones, on est obligé·e·s d’avoir un suivi psychiatrique. Au début, ça ne m’a pas dérangé. Ça m’a permis de prendre mon temps et de trouver la réponse à toutes mes questions sur la testostérone.

Ce sont les suivis d’après qui sont dérangeants. Déjà parce que ça a un coût, parce que les rendez-vous sont remboursés mais il faut faire l’avance de frais, et pour les étudiant·e·s c’est pas toujours évident. 

Et puis il y a le fait de devoir se justifier sur le fait qu’on soit assez sain·e d’esprit pour subir les opérations, comme dans le cas de mon hystérectomie par exemple. Mon corps m’appartient, et si j’ai décidé que je ne veux pas avoir d’enfants, j’en ai le droit. Je devrais avoir le choix d’aller simplement chez le gynécologue, de discuter du caractère irréversible de l’opération et puis basta.

Pour le changement d’état civil, c’est la même chose, on passe devant un tribunal avec un jury qui doit attester que l’on veut vraiment avoir le petit M sur nos papiers d’identité. Ça me fatigue, mais on n’a pas le choix.

Cacao Media⎢Comment aimerais-tu que ces procédures pour les personnes trans évoluent ?

Louis |Pour le changement d’état civil, j’aimerais qu’on s’inspire de nos voisin·e·s belges. Chez elles·eux, le changement d’état civil se fait en mairie, en même temps que le prénom. Tu déposes juste ta demande écrite dans laquelle tu expliques ta situation, pas besoin de dossier ou de justificatifs. Ce sont eux qui se chargent d’envoyer tout ça au tribunal et on obtient un résultat sous trois mois, et c’est aussi simple que ça.

Il y a énormément de progrès à faire en France de ce côté-là. Tout ça montre clairement le côté transphobe et conservateur de notre pays. On a eu le mariage pour tou·te·s très tard, et on est encore loin d’avoir la PMA pour tou·te·s. On est en retard sur plein de choses, c’est la France.

Portrait de Louis Feghlou
Crédits : @loulouparfois

Cacao Media⎢Quels conseils peux-tu donner aux adolescents trans par rapport à leur transition ?

Louis |Je les invite à faire beaucoup de recherches. C’est ce que j’ai fait moi, quand j’ai compris que j’étais trans.

Sur Internet il y a plein de ressources, il y a des sites qui rassemblent beaucoup d’informations. Les documentaires aussi, surtout les documentaires étrangers, par les documentaires français se concentrent généralement sur les mauvais aspects de la transidentité là où les autres montrent plus les étapes de la transition, et c’est beaucoup plus agréable.

Pour le coming-out, c’est important d’être dans un endroit safe. Et si ça n’est pas le cas, je sais que c’est difficile, mais mieux vaut attendre d’être dans un milieu plus favorable, pour mieux rebondir s’il y a un risque d’être à la rue.

Et surtout, il faut prendre son temps pour bien s’informer, le parcours d’une personne trans est lourd et a des répercussions notamment sur le corps avec les hormones, donc il vaut mieux y aller à son rythme.

Cacao Media⎢Tu es étudiant en médecine, comptes-tu allier ton militantisme et ta future profession ?

Louis |Je suis super attiré par le métier de médecin urgentiste ou de médecin légiste, mais je ne pense pas les allier à mon militantisme, parce que c’est difficile de mélanger ces deux choses-là.

Mais si je viens à être face à une personne trans, noire LGBT ou une femme en tant que médecin urgentiste, mon approche ne sera pas du tout la même c’est évident. Mon bagage n’est pas le même. Je serai sûrement un praticien plus safe, mais je ne sais pas si je serai militant dans mon travail.

Cacao Media⎢Peux-tu partager avec nous un endroit et une personne qui t'inspirent ?

Louis | Je pense que je vais dire la Guadeloupe. C’est vraiment agréable, les gens sont faciles à vivre et il règne une gentillesse incroyable. On s’y sent bien. Après, y vivre c’est très certainement différent parce qu’il existe énormément de problèmes sanitaires là-bas, et c’est un territoire français dont les souffrances ne sont absolument pas entendues. 

Pour les personnes qui m’inspirent, j’en dirai juste une : Chella Man. Je le trouve très inspirant. Il éduque énormément sa communauté, pas seulement à la transidentité, mais aussi sur le fait d’être malentendant·e. Le fait qu’il soit acteur est aussi intéressant, ça montre que les portes du cinéma ont pu lui être ouvertes, et qu’elles pourront l’être à plein d’autres acteurs et actrices trans, et même dans plein d’autres champs.

Cacao Media⎢Qu’est-ce qui te fait “feel good” toi, Louis, et qu’est-ce qu’on peut te souhaiter de bon pour la suite ?

Louis | Les bubble tea ! Ça passe trop bien après une journée nulle. Tu en prends un et s’il est bon, ça peut tout changer. Je conseille le thé vert jasmin au litchi avec boules de tapioca. Septième ciel direct ! 

Pour la suite, on peut me souhaiter de valider mes études, parce que là c’est compliqué pour tout le monde avec les cours sur zoom. On espère tou·te·s valider quelque chose à la fin de cette année. Donc oui, les études, le reste je gère !

Louise Beda Akichi

N’hésitez pas à retrouver Louis sur sa page Instagram @loulouparfois. Si vous souhaitez aider Louis à progresser dans sa transition, voici le lien de sa cagnotte PayPal.

Par souci d’inclusivité nous utilisons le pronom iels prenant en compte tous les genres.

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